Quand les sons aigus deviennent trop forts : mieux comprendre l’hyperacousie

Par Charlotte Bigras, audiologiste MPA, PhD, chargée de cours, École d’Orthophonie et d’Audiologie, Faculté de Médecine, Université de Montréal

Qu’est-ce que l’hyperacousie ?

L’hyperacousie est une réelle difficulté à supporter des sons qui sont pourtant bien tolérés pour la plupart des gens. Pour les personnes qui en souffrent, des bruits du quotidien – vaisselle, voix, circulation, appareils électroniques – peuvent devenir difficiles à tolérer, voire douloureux. Cela n’a rien à voir avec le fait d’«avoir une bonne oreille».

Avec le temps, ces personnes évitent les environnements bruyants, portent des protections auditives en continu ou s’isolent socialement pour se protéger. On estime qu’environ 15% de la population vit avec une forme d’hyperacousie, et qu’une part importante se dit régulièrement ou constamment gênée dans sa vie quotidienne. Pourtant, les tests auditifs classiques montrent souvent une audition normale sans particularité. Alors, que se passe-t-il?

Les TRÈS hautes fréquences, une piste prometteuse

En audiologie, on mesure habituellement les seuils auditifs, c’est-à-dire le niveau le plus faible d’un son qu’on peut entendre. On peut aussi mesurer les seuils d’inconfort, c’est-à-dire le moment où un son devient trop fort pour être toléré.

Ces mesures se font généralement pour les fréquences standard de 250 à 8000Hz, celles qui vont du grave à l’aigu et qui sont essentielles à la compréhension de la parole. Mais l’oreille humaine peut percevoir des sons bien plus aigus, jusqu’à 20000Hz. Ces sons très aigus, appelés TRÈS hautes fréquences (9000 à 20000Hz), sont rarement testés en clinique.

Ces TRÈS hautes fréquences sont souvent les premières à s’altérer avec l’âge, l’exposition au bruit, ou certains médicaments.

Les seuils d’inconfort mesurés en laboratoire

Dans une étude récente menée au Laboratoire de recherche sur les acouphènes et l’hyperacousie dirigé par Dre Sylvie Hébert, en collaboration avec Dre Victoria Duda, les seuils d’inconfort de 9000 à 16000Hz ont été mesurés chez 103 jeunes adultes, dont neuf personnes hyperacousiques.

Les résultats montrent:

  • Même chez les personnes sans hyperacousie, les sons très aigus deviennent inconfortables à des niveaux plus faibles que les sons graves ou moyens.
  • Chez les personnes hyperacousiques, cette tolérance est encore plus faible: les sons deviennent inconfortables plus vite et la plage de confort sonore est réduite.
  • Même avec une audition normale aux fréquences classiques, les hyperacousiques entendaient moins bien les TRÈS hautes fréquences, révélant un dommage précoce ou caché.

En chiffres: les seuils d’inconfort des TRÈS hautes fréquences étaient en moyenne 14dB plus bas chez les hyperacousiques. Leur plage de sons confortables était également réduite, confirmant que leur confort sonore est limité même à ces fréquences.

Ces observations suggèrent que mesurer les TRÈS hautes fréquences pourrait aider à détecter l’hyperacousie plus tôt et comprendre pourquoi certaines personnes tolèrent si peu de sons.

Vers une meilleure prise en charge

L’hyperacousie est souvent associée à d’autres conditions, comme les acouphènes, la sensibilité au bruit, l’anxiété ou la dépression. Ces facteurs influencent la perception et la tolérance aux sons, expliquant pourquoi il n’existe pas de solution unique.

Heureusement, plusieurs approches peuvent aider:

  • La thérapie cognitivo-comportementale pour réduire la peur du bruit.
  • La désensibilisation sonore graduelle, qui réhabitue l’oreille aux sons du quotidien.
  • Certaines thérapies sonores pour structurer le processus. 

L’approche la plus efficace reste personnalisée et multidisciplinaire, prenant en compte à la fois le fonctionnement auditif et le vécu émotionnel. Mesurer les TRÈS hautes fréquences pourrait permettre de poser des diagnostics plus précis, de repérer les difficultés plus tôt et de mieux accompagner les personnes vivant avec l’hyperacousie.

Même si ce trouble ne se voit pas, ses effets sont bien réels: personne ne devrait avoir à se battre pour faire reconnaître ce qu’il ou elle n’arrive plus à tolérer.

Charlotte Bigras

Notes sur l’autrice

Charlotte Bigras est audiologiste clinicienne et professeure de clinique en audiologie à l’Université de Montréal. Elle détient une maîtrise professionnelle en audiologie et un doctorat (Ph.D.) en sciences de l’audiologie. Elle poursuit actuellement des recherches postdoctorales au laboratoire sur l’audition et la cognition du Professeur Mickael Deroche, Ph.D., à l’Université Concordia.

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