Sinistres et surdité : La genèse du Guide des mesures d’urgence adaptées pour les personnes sourdes et malentendantes

SINISTRES ET SURDITÉ

La genèse du Guide des mesures d’urgence adaptées pour les personnes sourdes et malentendantes

Jeanne Choquette
Présidente d’Audition Québec

Yvon Mantha
Rédacteur en chef de la revue Voir/Dire

Les effets des changements climatiques se font de plus en plus sentir : inondations, tornades, épisodes de verglas. D’autres formes de dangers sont bien réels : pannes d’électricité prolongées et, surtout, une pandémie telle que nous la connaissons en ce moment. Que fait-on lorsque ces événements se produisent ? On se tourne généralement vers les médias d’information pour assister aux points de presse des autorités civiles.

En 2021, les personnes sourdes et malentendantes (PSM) peuvent bénéficier du sous-titrage et (parfois, mais pas toujours) de l’interprétation en langue des signes québécoise (LSQ), en médaillon à l’écran, pour comprendre ce qui se passe en cas de sinistre et prendre les mesures nécessaires pour être en sécurité. Mais il n’en a pas toujours été ainsi, loin de là. C’est grâce aux efforts persistants de quelques pionniers que le Réseau québécois pour l’inclusion sociale des personnes sourdes et malentendantes (ReQIS) est maintenant en mesure de présenter son excellent Guide des mesures d’urgence adaptées pour les personnes sourdes et malentendantes.

La tempête de verglas de janvier 1998 : un signal d’alarme pour la sécurité des personnes sourdes et malentendantes

C’est lors de la crise du verglas en 1998 que les personnes sourdes et malentendantes ont constaté de façon inquiétante que le gouvernement n’était pas prêt à faire face à ses obligations en matière de sécurité et d’équité.

L’absence de moyens de communication efficaces en fut l’exemple le plus frappant. Sans aides de suppléance à l’audition (appareils téléphonique pour sourds [ATS], détecteurs de sonnerie de téléphone, de porte et d’alarme pour le feu), sans interprètes, sans information sur les comportements à risques en matière de chauffage ou de cuisson, sur les mesures à prendre pour l’eau potable (principalement à Montréal), pour la sécurisation de leur résidence lors d’un départ, sans intervenants pouvant communiquer efficacement avec eux dans les lieux d’hébergement, les personnes sourdes et malentendantes se sont senties isolées du reste du monde, prisonnières d’une bulle de silence que l’information ne parvenait pas à percer. Cette situation a eu des répercussions psychologiques sur plusieurs personnes et certaines en ressentent encore les effets.

Un groupe d’intervention de crise s’est alors formé afin de pallier les lacunes des mesures gouvernementales. Il était composé d’intervenants de la Maison des femmes sourdes de Montréal (MFSM), du Service d’interprétation visuelle et tactile (SIVET), de l’Institut Raymond-Dewar (IRD), du Centre de la communauté sourde du Montréal métropolitain (CCSMM), du Regroupement québécois du sous-titrage (RQST) et du Centre québécois de la déficience auditive (CQDA – devenu depuis le ReQIS). Ce groupe s’est d’abord donné comme mandat d’informer les instances gouvernementales des besoins des personnes sourdes et malentendantes, ainsi que de l’existence de services d’interprétariat servant à mieux communiquer avec les membres de la communauté sourde.

Le gouvernement québécois créa la commission Nicolet, du nom de son président, l’ingénieur Roger Nicolet, pour enquêter sur les circonstances entourant la crise du verglas. Monsieur Yvon Mantha, alors directeur général du CQDA, a présenté le mémoire de l’organisme devant M. Nicolet et les autres commissaires le 1er octobre 1998, en présence des interprètes en LSQ. Il était accompagné de Mme Ginette Lefebvre, ex-directrice générale du Service d’interprétation visuelle et tactile et de M. Denis Charron, ex-intervenant de l’Institut Raymond-Dewar.

Responsabilité du gouvernement et pistes de solution

Lors de son audition, le CQDA réclama du gouvernement un plan de mesures d’urgence adapté à sa clientèle. Il fit valoir que la responsabilité de la sécurité de tous les citoyens ne revient pas aux membres de la communauté, mais bien au gouvernement. Avec sa présentation, le CQDA espérait que sa requête serait reconnue comme prioritaire par la Commission Nicolet parce que la vie d’un seul citoyen, qu’il soit sourd ou entendant, est trop importante pour qu’on la mette en péril faute de mesures d’urgence adaptées à ses besoins.

Le mémoire du CQDA présentait plusieurs pistes de solution : un programme d’identification des personnes handicapées, semblable à celui du Service de prévention des incendies de Montréal, étendu à tous les services de prévention des incendies de la province ; de l’information adaptée ; l’utilisation des services d’interprétariat ; de l’information sous-titrée à la télévision ou avec un interprète en médaillon ; des lieux d’hébergement adaptés comprenant obligatoirement une trousse d’aide de suppléance à l’audition ; des aides de suppléance opérationnelles, même en cas de panne d’électricité ; un plan d’urgence provincial adapté aux personnes sourdes et malentendantes.

Enfin des outils concrets

C’est quand même incroyable de penser que toutes ces revendications datent de 1998 ! Il a fallu 22 ans de travail acharné et de requêtes auprès des autorités gouvernementales pour arriver avec des outils concrets, destinés à assurer la sécurité et l’autonomie des Sourds et malentendants face aux sinistres.

Le ReQIS, grâce à une subvention de l’Office des personnes handicapées du Québec (OPHQ) et en collaboration avec le ministère de la Sécurité publique du Québec, a donc publié en octobre 2020 le Guide des mesures d’urgence adaptées pour les personnes sourdes et malentendantes.

Sous la gouverne de la coordonnatrice, Vanessa Thomas-Pérugien, deux brochures ont été conçues en version PDF et en vidéos LSQ : une à l’intention des personnes sourdes, malentendantes, ou atteintes de surdi-cécité et l’autre destinée aux autorités civiles et aux intervenants sur le terrain.

En introduction du guide, la présidente sortante du ReQIS, Madame Hélène Hébert, écrit ceci :

Sachez que la vie de chacun vaut son pesant d’or et, grâce à vous, nous éviterons des pertes humaines et contribuerons à une plus grande résilience des communautés sourdes et malentendantes.

Cet article est tiré de notre revue Sourdine #235

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